14 mai 2005

Hugo Girard

(info sur Hugo Girard)

Au-delà de l'excellence, le dépassement

Thomas Kieller

Hugo Girard : Homme fort.

Avec son engouement pour la victoire et sa carrure impressionnante, Hugo réussit des exploits hors du commun qui déchaînent l'enthousiasme des foules. Il soulève à bout de bras des billots de métal de plus de 400 livres. Il déplace avec dynamisme les fameuses boules d'Atlas qu'il dépose sur des estrades surélevées. Il bascule, tire et retient des véhicules de toutes sortes, ce que peu ose essayer. Lorsque nous le voyons s'élancer avec des objets inusités de 385 livres dans chaque main, nous ne pouvons que sourire devant tel exploit de force et de volonté sans pareil.

L'entrevue a été réalisée le 13 avril 2005 à 16h30 dans un petit restaurant de la localité de Val-Bélair, Canada. Elle a été faite en français.

Prélude – Hugo entre en compagnie de son père dans le restaurant d'un air fort détendu, même si une blessure au talon d'Achille survenue lors d'une récente compétition le force à porter une attelle au pied gauche.

World's Strongest Man

Thomas Kieller : Depuis 1998, tu as pris part à plusieurs compétitions internationales. Ces compétions sont dures, elles poussent les athlètes à se dépasser et les taxent physiquement. Comment se déroule la compétition la plus renommée, la « World's Strongest Man »? Peux-tu nous dire le nombre de jours consacrés aux qualifications et aux finales ainsi que le nombre d'épreuves à faire?

Hugo Girard : La qualification consiste en six épreuves que l'on fait sur trois jours. On a donc deux épreuves par jour. Par la suite, il y a trois à quatre jours de congé. La finale, c'est sept épreuves sur quatre jours. Si je compare cela avec l'entraînement, c'est relativement peu de volume. Je m'entraîne six jours par semaine, de deux à trois sessions par jour pour un total d'environ 30 heures par semaine. Le volume d'entraînement nécessaire pour une compétition de niveau mondial est énorme pour une course qui parfois va durer seulement une ou deux minutes.

Thomas : Pour performer dans ces compétitions de haut calibre, y vas-tu à fond à chaque épreuve ou bien est-ce que tu doses ton effort pour garder des forces?

Hugo : L'entraînement est bâti en fonction de me préparer pour performer à mon meilleur lors de la compétition. À quelques semaines de la compétition, je m'entraîne de façon à me retenir un peu. Je travaille plus l'aspect technique. Par contre, l'intensité va augmenter à mesure que la compétition approche. Lors des dernières sessions d'entraînement, l'intensité est très près de ce qu'on retrouve en compétition. J'essaie de faire exactement les distances avec les poids pour me donner un temps de référence.

Thomas : Donc, à chaque épreuve, tu y vas à fond?

Hugo (confirme avec énergie) : Oui, à chaque épreuve, j'y vais à fond en fonction des objectifs quotidiens de l'entraînement.

Thomas : Quelles sont les épreuves les plus dures physiquement dans ces compétitions?

Hugo : Le plus difficile c'est de donner cent pour cent de soi-même. Chaque épreuve a son degré de difficulté. Une épreuve qui est plus difficile pour moi ne le sera pas nécessairement pour un autre. Ce qui entre en ligne de compte c'est nos aptitudes physiques et notre biomécanique (comment on est construit). Il y a des épreuves qui vont favoriser les athlètes qui sont plus grands. Toutefois, je dirais qu'en général la difficulté réside à donner son cent pour cent parce qu'il y a beaucoup de choses qui influencent les résultats. Par exemple, le sommeil, si on est malade ou bien comment ça se passe à la maison. C'est à cause de ce genre d'élément que lorsqu'on arrive en compétition et qu'il faut performer, on n'aura pas nécessairement les résultats qu'on voudrait avoir.

Thomas : À Malte, en 1999, tu as tiré un Boeing 737 de 83 tonnes. Est-ce que ce genre d'épreuve est plus spectaculaire que dur physiquement?

Hugo (dit avec entrain et en rigolant un peu) : Toutes les épreuves sont vraiment très dures. Je me souviens de ma réaction quand j'ai vu l'avion pour la première fois. J'avais débarqué à l'aéroport et après avoir passé les inspections nécessaires, on nous a amenés en autobus voir l'avion. Je me suis retrouvé face à face avec l'engin. Comme on peut le concevoir, ce n'est pas à tous les jours qu'on a la chance de tirer un Boeing. La première réaction, c'est commencé à douter parce qu'on ne sait pas. On se fait dire un poids. Mais 80 tonnes, c'est quoi 80 tonnes! Pour surmonter cette peur, il faut se concentrer sur les éléments qu'on contrôle. Étant donné que je ne contrôle pas le poids, que je ne contrôle pas l'avion parce je ne l'ai jamais touché et que je n'ai pas eu une « run d'essai », je dois me concentrer sur ce que je maîtrise, c'est-à-dire la technique. Je dirais qu'à quelque part que ça soit un avion, un bateau, un camion ou une voiture, ça se tire de la même manière. Il y a une technique et une façon de positionner son corps. Il y a une manière de tirer et de pousser en même temps. Ce sont nos points de repère. Je me souviens qu'au départ, j'ai commencé à tirer et ça n'a pas bougé. Je me suis mis à paniquer un peu. Ça se fait vraiment vite. Puis, je me suis dit : panique pas, continue de tirer et fais des petits pas. Tout à coup, ça c'est mis à bouger. Du moment que ça s'est mis à avancer, on dirait que tout est revenu en place et que je savais exactement quoi faire. Finalement, c'est plus un avion que je tirais. J'étais attaché à une masse et je faisais ce que je devais faire. J'ai eu un très bon résultat. C'est l'état d'esprit dans lequel je me trouvais.

Thomas : Il y a une épreuve qui est particulièrement difficile pour les athlètes. Il s'agit de la marche du fermier. Il faut marcher sur une distance de 80 mètres avec un poids pouvant aller jusqu'à 330 livres dans chaque main. Une épreuve éprouvante où l'on voit les compétiteurs grimacer. Dans ton cas, cela semble facile. C'est une de tes spécialités. Comment fais-tu pour bien performer dans cette épreuve?

Hugo : Comme tu viens juste de le dire, c'est une épreuve qui est plus facile pour moi que pour les autres compétiteurs, mais je ne dis pas que c'est facile à faire. Mon objectif c'est de me concentrer sur la ligne d'arrivée. Je ne pense pas à comment je me sens sur le moment, car je ne crois pas que je me sente mieux que mes compétiteurs. C'est juste que quelque part je fais fi de la douleur. Je me concentre sur la ligne d'arrivée et sur ce que je dois faire. Je m'assure d'avoir un bon rythme. J'évite d'être comme on dit en anglais « rocky », c'est-à-dire qu'on marche et qu'on se déplace beaucoup de côté. On perd de l'énergie de cette façon et cela met beaucoup de stress sur nos mains. Lorsque j'ai un rythme fluide, j'atteins une meilleure vitesse et je gaspille moins d'énergie. Je peux quasiment prévoir qu'est-ce qui va se passer, c'est-à-dire à quel moment je vais commencer à ralentir et dans quelle position je dois être pour tourner. C'est vraiment ça, je me fixe la ligne d'arrivée comme objectif et rien de moins, mais en deux temps. Il y a le premier 40 mètres à parcourir, ensuite il faut tourner. Au tournant, il y a des fois des petits pièges qu'il faut faire attention et encore c'est tout l'entraînement que j'ai fait qui m'y prépare. Par la suite, je refais la même chose qu'au départ. Je reprends le rythme et je continue jusqu'à la ligne d'arrivée.

Entraînement d'un homme fort

Thomas : Je constate qu'il y a beaucoup de préparation. Que fais-tu à l'entraînement?

Hugo : L'entraînement consiste en une session cardio-vasculaire que je fais généralement le matin. Par la suite, il y a des exercices avec les poids et les haltères ainsi que l'entraînement sous la forme d'épreuves. Premièrement, j'entraîne les parties du corps avec les poids et les haltères. Puis, je fais des épreuves relatives à ces parties du corps. L'entraînement cardio-vasculaire me donne la résistance nécessaire pour performer lors des épreuves, car elles ne sont pas seulement axées sur la force. Il y a beaucoup d'endurance et de résistance. Le meilleur moyen de se préparer à ce stress, c'est justement d'entraîner le cœur. Le cœur est vraiment le moteur.

Thomas : En effet, on voit bien que lors des compétitions, il y a beaucoup d'épreuves qui font travailler à plein régime le système cardio-respiratoire. Que fais-tu pour entraîner ton cœur?

Hugo : Ce que je fais généralement à l'entraînement c'est une session de 20 à 40 minutes où je travaille en intervalle sur un vélo stationnaire ou sur un « stair step master ». De plus, je monte et je descends à la course des marches. Ensuite, il y a les sauts qui sont des mouvements très intenses. Cela me permet de travailler sur le transport de l'influx nerveux pour que je sois plus explosif lors des compétitions. Par la suite, il y a des épreuves comme avec le traîneau où je m'attache une charge à la taille. Je marche sur quelques centaines de mètres. Au début c'est très facile, mais à la longue ça devient beaucoup plus difficile. Le cœur travaille vraiment. Donc, tous les exercices qui augmentent le rythme cardiaque deviennent des outils pour améliorer mon système cardio-vasculaire.

Thomas : Tu fais aussi beaucoup d'exercices de force. Quels objets déplaces-tu et quels types d'équipements as-tu?

Hugo : Au niveau des épreuves, c'est relativement simple. On utilise les mêmes équipements qu'on retrouve en compétition comme les pierres d'Atlas. Malheureusement, je n'ai pas de Boeing 737 (ha ha ha!). Je vais plutôt utiliser mon camion. J'utilise le frein d'urgence pour mettre une résistance. Je travaille aussi avec des traîneaux en métal où j'ajoute des charges. De plus, j'ai des « beams » de métal pour le soulevé du billot. Par ailleurs, j'utilise relativement souvent des voitures. Je soulève à plusieurs reprises une voiture pour pratiquer les soulevés de terre. Je pratique aussi la prise d'Hercules, c'est-à-dire que je retiens des voitures sur des rampes afin de travailler ma poigne. Je bascule aussi les voitures à l'envers. En plus, je travaille avec les pneus. Ceux de 1 000 livres. J'ai trois types de pneus différents afin de travailler la vitesse, la résistance ou la force. J'ai d'autres objets inusités que l'on retrouve en compétition. Les athlètes doivent avoir ces objets afin de développer les techniques. Avec les poids et haltères, je travaille le squat, le développé au banc et le soulevé de terre. C'est donc un entraînement très complet. Je fais de 50 à 60 mouvements différents.

Thomas : Est-ce que tu as du plaisir à t'entraîner?

Hugo (lance avec intensité et sans hésiter) : L'entraînement, c'est la partie le « fun ». Ce n'est jamais un boulet de m'entraîner. La compétition c'est beaucoup plus stressant. On s'amuse quand même, mais des fois on s'amuse plus et des fois un peu moins. Par contre, la compétition c'est l'examen qui me dit si j'ai bien fait mes devoirs lors de mes entraînements. J'aime la compétition, mais si on me demande lequel des deux je préfère, c'est certain que je réponds l'entraînement parce que c'est à ce moment que je travaille sur moi-même. Dans n'importe quelle discipline sportive, on apprend beaucoup sur soi. On apprend à connaître nos capacités et à repousser nos limites. Je pense qu'en faisant tout ça, cela fait de moi une meilleure personne. D'autre part, cela va me permettre d'atteindre mes objectifs dans d'autres facettes de ma vie. C'est certain que l'aspect compétitif est une fenêtre de la vie qui dure un certain temps. Par la suite, je vais passer à d'autres choses. Je pense que les outils que j'ai acquis dans ma vie d'athlète vont se transposer dans n'importe quels autres objectifs que je me lancerai dans le futur.

Thomas : L'entraînement est plaisant, mais on voit bien qu'il est dur. Est-ce que tout ce travail te permet d'être fin prêt pour les compétitions ou il y a toujours une part d'impondérables et de surprises lors des épreuves?

Hugo : Il y a toujours une part d'impondérables même si on croit tout maîtriser. On ne contrôle jamais tout. C'est bien comme ça parce que si on contrôlerait tout on connaîtrait les résultats d'avance.

Compétition

Thomas : Sur le plan international, la compétition est féroce. Quels sont tes plus fervents adversaires? Et pourquoi le sont-ils?

Hugo : L'adversaire le plus coriace, c'est moi. Les épreuves, j'ai fait avant tout contre moi-même. C'est certain que c'est un peu dérisoire de parler ainsi parce que sur la liste de pointage, il y a d'autres noms. Sauf que le résultat est le reflet de ce qu'on est capable de faire. Je pense qu'on est toujours capable de faire mieux même lorsqu'on a fait un bon coup. Toutefois, pour répondre plus clairement à ta question, je peux faire une liste assez grande d'athlètes de haut niveau avec lesquels je me suis bagarré souvent. Svend Karlsen est un nom qui revient, ainsi que Magnus Samuelsson et Mariusz Pudzianowski. Plus récemment, on a Zydrunas Savickas et Vasil Virastuck qui ont fait leur classe et qui sont maintenant des athlètes de premier plan sur la scène internationale. Il faudra les surveiller au cours des prochaines années, car ils sont encore jeunes. De plus, je m'attends à voir une autre délégation provenant des pays de l'Est. Les hommes forts commencent vraiment à devenir populaires dans ces pays. Ils ont beaucoup de population et donc d'athlètes. Ils nous viennent de plusieurs disciplines sportives. On a des compétiteurs qui proviennent de l'athlétisme et de l'haltérophilie. Ce sont des sports de puissance. Ils arrivent avec un bagage particulier et le support que leur pays leur donnait. Ce qui fait en sorte qu'avec peu de temps, ils deviennent une force que l'on doit considérer.

Thomas : Tu prends part à combien de compétitions par année? Est-ce que tu trouves cela épuisant?

Hugo : Dans le passé, c'était environ une douzaine de compétitions par année. Je pense qu'à l'avenir ce chiffre va être réduit. D'ailleurs, cette année ça va être réduit dû à la blessure. Les prochaines années, je vais me concentrer plus sur les compétitions où l'enjeu va être plus important. Ceci va me permettre de mieux me préparer et d'éviter les blessures d'usure. Il ne faut pas oublier que les compétitions sont faites dans plusieurs pays avec des fuseaux horaires différents. C'est très exigeant sur le corps au niveau de la récupération. On n'est pas toujours à notre meilleur, mais on doit quand même performer. Je pense qu'avec un volume de compétitions moins élevé, je vais mieux contrôler les différents aspects lors des compétitions et sûrement j'obtiendrais des meilleures performances.

Sources de motivation

Thomas : Quelles sont tes sources de motivation pour aller toujours plus loin?

Hugo : Au cours des dernières années, j'ai été un porte-parole lors d'événements servant à aider les enfants malades. J'ai participé à plusieurs levées de fonds comme celle pour Leucan. La motivation, je dirais que maintenant je la trouve en étant en contact avec ces enfants. J'ai réalisé que les challenges que j'ai sont carrément incomparables avec les défis de ces enfants. J'ai vu le moral et la réaction que ces enfants ont en me voyant. J'ai compris que je n'ai aucunement le droit d'abandonner ou de ne pas donner le meilleur de moi-même parce qu'il y a toujours un lendemain à ce que je fais. Je peux toujours me reprendre l'année suivante. J'ai discuté avec ces jeunes. Parfois, il n'y a pas de lendemain, mais l'espoir est là. Il y a toujours quelque chose qui leur donne le moral et de voir ça chez eux m'a fait réaliser comment j'étais chanceux d'être en santé. Comment j'étais chanceux de pouvoir faire ce que je fais, de l'apprécier et de le faire au maximum. Je crois que ces enfants m'ont donné plus que je peux leur avoir donné. C'est vraiment quelque chose qui me motive à aller encore plus loin et à pousser encore plus fort.

Thomas : Une victoire dans une compétition où tes adversaires t'ont talonné au classement est-elle grandement appréciée au point où tu en oublies les sensations de fatigue?

Hugo (exprime son enthousiasme) : Effectivement, lorsqu'on gagne une compétition, on se sent tellement bien parce qu'on réalise que quelque part les efforts qu'on a faits ont porté fruits. On a travaillé et on a réussi. La vraie paye et le vrai résultat de satisfaction ne proviennent pas de la victoire en tant que telle. Ils proviennent de la façon dont on atteint cette victoire. Si je remporte une victoire où un compétiteur s'est blessé ou a glissé, c'est certain que je la prends, mais ça n'a pas le même goût que si j'ai battu mon adversaire à son meilleur. J'ai un sentiment de grande satisfaction lorsque j'ai l'impression que tout ce que j'ai fait, je l'ai fait au maximum et que je n'aurais pas pu faire mieux. Quand on bat les meilleurs à leur meilleur, on a la satisfaction d'être le meilleur.